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Marc Wilmet Un linguiste qui n'a pas sa langue en poche

Esprit Libre : D'où vous est venu cet intérêt pour la langue française et en particulier pour la grammaire ?
Marc Wilmet : Cela remonte à la petite enfance, vers 7-8 ans. J'habitais dans la région de Thuin, Erquelinnes - pas très loin de la frontière française - et j'ai découvert à la fois la langue française mais aussi la France. Aussi loin que je me souvienne, je tarabustais mes instituteurs en leur posant des questions autour des analyses de mots et de phrases. Souvent, ils ne répondaient pas et j'en étais frustré... Au fond, toute mon activité de linguiste a été fondée sur cette curiosité ancienne. J'ai essayé de répondre toute ma vie - et encore aujourd'hui - aux questions que le petit garçon en culottes courtes se posait...

Esprit Libre : Vous avez récemment publié la troisième édition de votre grammaire critique du français (700 pages). Henri Adamczewski a parlé de " grammaire résolument iconoclaste " : qu'est-ce qui différencie votre approche de la grammaire d'une approche traditionnelle ?
Marc Wilmet : Justement, c'est qu'elle n'est pas traditionnelle. Iconoclaste, cela veut dire que l'on renverse des idoles. Depuis deux siècles, la grammaire française est devenue une grammaire scolaire. Pour schématiser, la réflexion linguistique a été féconde jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, au moment où l'enseignement en France est devenu obligatoire et où l'on a éradiqué le catéchisme de l'enseignement. Et on a mis à la place... la grammaire scolaire (la première date de 1783), qui est devenue l'idole. Avec une divinité : l'orthographe.

Esprit Libre : Vous récusez la grammaire de l'Académie à vos yeux bourrée de naïvetés et d'erreurs monumentales...Vous êtes assez critique à l'égard d'un Grevisse, qui reste pourtant le modèle de base des petits belges. Que lui reprochez-vous ?
Marc Wilmet : La grammaire scolaire n'existe nulle part ailleurs qu'en France et dans les pays de culture française. Cette grammaire est un tissu d'âneries, un château de cartes branlant, une casuistique dont le prototype le plus connu du public est Grevisse. Sa grammaire entasse les monstruosités de toutes les autres, au point de vue théorique. Son coup de génie a été d'associer cette grammaire scolaire fastidieuse à une grammaire mondaine, en faisant référence aux écrivains. Si ma grammaire paraît iconoclaste, c'est parce qu'elle dénonce les raisonnements faux qui traversent la grammaire scolaire. On a négligé la véritable fonction de la grammaire : celle de faire réfléchir sur la langue...

Esprit Libre : Chaque année, Bernard Pivot propose à la télévision sa fameuse dictée, retransmise sur TV5 un peu partout dans le monde francophone...
Marc Wilmet : C'est une bêtise et un scandale. Il s'agit de dictées totalement artificielles, faites pour provoquer les fautes. En tant qu'enseignant du secondaire, j'ai donné des dictées parce que le programme l'imposait, mais je laissais le dictionnaire à disposition des élèves et ils pouvaient également collaborer entre eux : le but, c'était qu'il n'y ait pas de fautes dans les copies, et pas le contraire ! De plus, ce genre de dictée n'a de français que le nom, le sens en est totalement absent. Cela entretient dans le public l'idée que l'orthographe a une valeur importante. Je ne dis pas qu'elle est sans importance, mais sa valeur est relative. À côté de cela, les professeurs n'enseignent pas suffisamment la langue.

Esprit Libre : Et quand vous voyez les adolescents s'envoyer des textos avec leur GSM en ne respectant plus du tout ni orthographe, ni grammaire...?
Marc Wilmet : Je trouve ça plutôt bien, à vrai dire, car cette pratique ne prend la place de rien d'autre. Je dirais même qu'elle peut déboucher sur un jeu avec la langue qui se révèle parfois très inventif. Si les textos remplaçaient Racine, ce serait un peu dommage... Mais c'est comme le rap : ce genre musical particulier n'exclut pas Mozart. Il faut essayer de faire apprécier à chacun chaque registre de la langue.

Esprit Libre : Vous êtes un fervent admirateur de l'oeuvre de Georges Brassens (vous lui avez consacré un livre). Qu'est-ce qui vous impressionne le plus : son jeu avec la langue française ? Son côté anar-libertaire ?
Marc Wilmet : J'aime les deux. J'ai découvert des textes - d'une violence extrême - qu'il avait écrits dans un journal anarchiste et j'ai voulu les remettre en lumière. Quant à la forme, j'apprécie particulièrement ce jeu incessant entre les registres de langue : Brassens est capable de passer du langage le plus familier au registre le plus noble. C'est une virtuosité qui traduit chez lui une grande pudeur.

Esprit Libre : En dehors de Brassens et de votre passion pour la langue, quels sont vos centres d'intérêt ?
Marc Wilmet : J'adore le vélo ! Pour fêter ma mise à la retraite, mes élèves ont organisé un colloque sur le thème... du vélo ! Ils m'ont d'ailleurs offert une superbe bicyclette à cette occasion. Plus sérieusement, je poursuis un engagement politique puisque je préside le Parti RWF-RBF, c'est-à-dire Réunion de la Wallonie et de Bruxelles à la France. Sans être un iconoclaste non plus en politique, je crois que la Belgique se dirige vers son éclatement. Quel sera l'avenir de nos régions ? Mon espoir, ma conviction, est que la Belgique française retrouvera et rejoindra la France.

Alain Dauchot


Linguiste, auteur d'une grammaire critique du français qui en est à sa troisième édition, Marc Wilmet bouscule les idées reçues (à l'école) sur le français. D'aucuns parlent de lui comme d'un iconoclaste. Rencontre avec un amoureux de la langue, au franc-parler des plus réjouissants !



 
  ESPRIT LIBRE > MAI 2004 [ n°22 ]
Université libre de Bruxelles