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esprit libre

[UAE. Nos Anciens, aux quatre coins du Monde...]
 
 
 
Anne Krywin Battante et contestataire au grand coeur

La rage de défendre galvanise Anne Krywin dès l'enfance, même si elle se vantait souvent, avec sa gouaillerie habituelle, d'avoir obtenu la médaille - sa seule et unique en matière sportive ! - de la meilleure nageuse de son école.

Fidèle à sa vocation, dès 1964, elle s'inscrit à la Faculté de Droit où son franc-parler et la maturité de ses réflexions - elle lit beaucoup Foucault - épatent ses copains et surprennent ses professeurs. Tout bascule en mai 68. Melina Mercouri met le feu aux poudres lors d'une conférence au Janson. Après Paris, Bruxelles s'enflamme. Malgré la chaleur et la bloque, le grand chambardement balaye tout sur son passage. Les auditoires sont pris d'assaut. On tend une immense toile de Somville au thème révolutionnaire dans le Grand hall des Marbres, qui se transforme en " Assemblée libre ". C'est dans cette atmosphère survoltée et contestataire de mai 68 qu'Anne Krywin, qui va alors sur ses 22 ans, celle que ses amis surnomment affectueusement " Spip " par référence au petit écureuil compagnon de Spirou, s'épanouit pleinement et y puisera, toute sa vie, la force et l'énergie de se battre et de se révolter contre les inégalités de la vie.

Le diplôme de Docteur en Droit en poche, obtenu avec distinction le 3 juillet 1969, Anne Krywin, peut enfin réaliser son idéal : défendre ceux dont personne ne se soucie, les laissés-pour-compte, les humbles, les exclus, les rejetés, les mal-aimés.... Elle entre dans la vie active par la voie royale, mais pleine d'embûches, celle du Barreau. Le couteau entre les dents, elle monte à la Barre, comme on monte aux barricades. Désintéressée comme elle le sera toute sa vie, elle se bat comme une tigresse pour défendre les droits des clients pro-deo qui lui sont confiés; elle traite avec pugnacité les affaires correctionnelles de ceux que la société a depuis longtemps oubliés et qui n'intéressent plus personne ; les Magistrats aiment l'entendre plaider avec son coeur, avec les mots qui font mouche, avec une conviction jamais feinte. Optimiste à tout crin, croyant en la bonté naturelle de l'homme, toute cause mérite d'être défendue et aucune n'est jamais perdue d'avance. Très vite, ses qualités de plaideuse hors ligne sont remarquées par la Presse qui attribue, à l'unanimité, à la jeune battante, encore stagiaire, le Prix des chroniqueurs judiciaires.

Si le vent de la Contestation avait soufflé sur l'ULB en 1968, provoquant rapidement des changements radicaux, le Barreau des années 70, encore figé dans son traditionalisme corporatif et formaliste, voit d'un mauvais oeil arriver ces jeunes soixante-huitards, devenus maintenant stagiaires, prônant à tout vent la contestation, le changement et l'égalité. Malgré les interdictions et les coups de crosse, un " Collectif des avocats de Bruxelles " est mis sur pied, sur le modèle des assemblées libres de 1968, avec évidemment la participation très active d'Anne Krywin et d'autres stagiaires contestataires.

Anne sera de tous les combats. Féministe, elle s'enflamme évidemment pour la Cause des Femmes et milite très activement pour la dépénalisation de l'avortement. Elle lutte ensuite pour la libéralisation des drogues et la reconnaissance de l'homosexualité. Ayant traité et plaidé de nombreux dossiers de toxicomanes, elle connaît bien cette pénible problématique et les drames humains et familiaux qui en résultent. Révoltée par toute forme d'interdiction et par toute limite à la liberté, profondément humaniste et faisant confiance à l'homme qu'elle conçoit comme foncièrement bon, elle reste persuadée que tout individu, replacé dans des conditions normales de vie, dégagé de toute contrainte, fera nécessairement le bon choix et n'abusera jamais des drogues qu'il pourrait se procurer. Discrète dans sa vie privée, elle ne ménage pas ses efforts pour faire sortir l'homosexualité de la clandestinité dans laquelle elle avait été injustement reléguée et pour permettre à chacun d'effectuer selon ses aspirations son propre choix d'orientation sexuelle.

Admiratrice de Rosa Luxemburg, elle ne cache pas sa sympathie pour la bande à Baader et assiste personnellement à leur procès avec une délégation d'avocats belges au nom du SAD ( Syndicat des Avocats pour la Démocratie ). En 1986, à l'occasion du procès des CCC ( Cellules Combattantes Communistes ), elle assumera, avec courage et au risque de déplaire, la défense de Mme Ch.P.

Impossible de revenir, en quelques lignes, sur tous les combats ou tous les procès auxquels Anne a participé. Citons néanmoins encore le procès Inusop où toute son professionnalisme trouva à s'exprimer.

Le 11 décembre 2006, l'annulation inopinée de la conférence, qu'elle comptait donner à l'UAE sur la nouvelle législation relative aux Tribunaux d'application des peines, laissait peser de lourdes inquiétudes sur son état de santé. Le 4 février 2007, victime d'un mal fulgurant, Anne Krywin nous a quittés, laissant dans la peine tous ceux qui l'aiment et l'apprécient.

Elisabeth Fonsny


Les lignes qui suivent rendent hommage à Anne Krywin, qui nous a quittés inopinément il y a quelques semaines. Cette admirable plaideuse au grand coeur resta tout au le long de sa vie fidèle à son idéal de jeunesse : celui de défendre les humbles et les rejetés, et qui refusa toujours toute entrave à sa liberté de penser.



 
  ESPRIT LIBRE > AVRIL 2007 [ n°48 ]
Université libre de Bruxelles