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[à l'université]
 
 
 
Congo : faillite de l'État et genèse de nouveaux mondes

Les récents travaux des chercheurs du Centre d'anthropologie culturelle(2) témoignent de cette vitalité. Ils font généralement suite à de longues recherches de terrain, qui caractérisent cette discipline attachée à analyser les sociétés humaines en privilégiant une approche " par le bas ", prenant pour point de départ l'observation du quotidien et les logiques des acteurs eux-mêmes.

L'intérêt des anthropologues de l'ULB pour le Congo trouve son origine dans les études que Luc de Heusch consacre depuis deux générations déjà aux sociétés traditionnelles de l'Afrique centrale. Récemment encore, plusieurs ouvrages de synthèse - dont un retour bienvenu du grand structuraliste sur ses recherches de jeunesse parmi les Tetela et les Hamba - ont remis sur le métier l'étude des systèmes politiques, religieux et économiques de ces sociétés rurales (3).

Délitescence et créativité

Mais le Congo urbain mobilise davantage les anthropologues à présent. Il faut dire que dans un État dont la faillite est consommée (4) et qui n'est plus à même ni de garantir le bien-être ni les bases de la légalité - pas plus que les grandes entreprises de la place, d'ailleurs -, la créativité que les citadins opposent à cette délitescence interpelle : " Nous sommes en enfer, le feu brûle mais nous n'en sommes pas consumés ", chante avec humour Koffi Olomide. Les Congolais ont en effet réinventé un nouvel ordre moral et économique. Cette situation, entre précarité et recomposition, a fait l'objet de deux monographies consacrées aux principales villes du pays : Kinshasa et Lubumbashi(5). Loin de vouloir procéder à une apologie du chaos, leurs auteurs (Theodore Trefon, Pierre Petit) montrent que la crise actuelle de la vie urbaine ne débouche pas sur une " jungle " sans règle, mais bien sur une redéfinition des normes et de l'éthique, redéfinition très éloignée, il est vrai, des formes habituelles de l'action collective dans nos pays. L'horizon familial reste toujours présent, mais les nouvelles figures de la réussite sont fondées sur la valorisation de la " débrouille ", de la ruse, du bricolage culturel et de l'entrepreneuriat - économique, religieux ou déployé à travers les organisations de la " société civile ". Et malgré une grande pauvreté, la munificence garde droit de cité, car le " grand " doit toujours se montrer généreux vis-à-vis des siens, à qui il redistribue les ressources captées dans le monde des affaires ou de l'administration. La frontière entre les deux s'étant largement estompée de nos jours.

Nouvelle vague de recherches

Lubumbashi a fortement polarisé l'attention de nos chercheurs. En 2000, un Observatoire du changement urbain a été créé à l'Université de la ville sous les auspices de la Commission universitaire pour le développement (CUD). Ce projet a été le point de départ d'une quinzaine de grandes enquêtes, portant sur des thématiques aussi différentes que l'alimentation, les enfants des rues, la distribution de l'eau, le deuil, etc. (6) Plusieurs autres projets de recherche ont bénéficié de l'appui de cet Observatoire, dont une étude sur l'insertion professionnelle des diplômés en médecine qui analyse les tribulations des jeunes médecins sur un marché du travail en voie de privatisation accélérée(7). Il en va de même d'un cycle d'expositions, Mémoires de Lubumbashi, qui a dressé une fresque des mémoires vivantes de la ville, notamment au départ de commentaires, aussi émouvants que pénétrants, fait par leurs propriétaires sur de menus objets de leur passé. (8)

Cette nouvelle vague de recherches vient de déboucher sur un numéro spécial de la revue Civilisations, véritable textbook multidisciplinaire sur la méthodologie des enquêtes au Congo(9). Vingt contributions présentent, avec pragmatisme et réflexivité, la manière dont les auteurs ont pu réaliser leur travail de recherche dans un contexte souvent difficile. On y voit que ces difficultés n'ont rien d'insurmontable et obligent les chercheurs à faire preuve d'originalité et de souplesse, semblablement aux Congolais eux-mêmes, dans cet univers social dont les normes sont en perpétuelle renégociation. Peut-être est-ce d'ailleurs cette dérobade sans fin des normes qui fascine les " congolisants " : nul doute que l'avenir de ce pays-continent continuera à déjouer toutes les prévisions et à interpeller les générations futures de chercheurs.

Pierre Petit
Dr. en Sciences sociales de l'ULB, Chercheur qualifié au FNRS, Centre d'anthropologie culturelle de l'ULB

L'ULB possède une longue tradition de recherche sur la société congolaise. La récente exposition Théodore au Congo a ainsi pu réunir de multiples documents académiques témoignant de l'intérêt continu porté à l'ancienne colonie. On aurait cependant tort de croire que les sciences humaines se complaisent dans une nostalgie ambiguë à ce propos, car le renouveau des études sur le Congo est porté par une vague de recherches sur les dynamiques contemporaines de cette société, sans que cela n'estompe, bien sûr, l'intérêt pour la relecture du passé colonial(1).



(1)En témoigne un passionnant ouvrage sur les questions de genre et de sexualité à l'aube de la colonisation : Coloniaux, ménagères et prostituées au Congo belge (1885-1930), par Amandine Lauro, Labor, 2005, 268 pp. (2)Cf. http://www.ulb.ac.be/socio/anthropo/index1.html . Son directeur est le recteur Pierre de Maret. (3)Du pouvoir : Anthropologie politique des sociétés d'Afrique centrale, par L. de Heusch, Société d'ethnologie, 2002, 237 pp. Le roi de Kongo et les monstres sacrés, par L. de Heusch, Gallimard, 2000, 432 pp. Les sauniers de la savane orientale. Approche ethnographique de l'industrie du sel chez les Luba, Bemba et populations apparentées, par Pierre Petit, 2000, Académie royale des sciences d'outre-mer, 258 pp. (4)State Failure in the Congo : Perceptions and Realities, édité par S. Van Hoyweghen, T. Trefon et S. Smis, Review of African Political Economy, 29 (93/94), 2002, 287 pp. (5)Ménages de Lubumbashi entre précarité et recomposition, sous la direction de P. Petit, L'Harmattan, 2003, 302 pp. Ordre et désordre à Kinshasa. Réponses populaires à la faillite de l'Etat, sous la direction de Theodore Trefon, L'Harmattan, 2004, 258 pp. (6)Byakula. Approche socio-anthropologique de l'alimentation à Lubumbashi, sous la direction de P. Petit, ARSOM, 2004, 370 pp. On trouvera d'autres rapports de l'OCU sur la page Web : http://www.unilu.ac.cd/Apropos/recherches/ocu.htm (7)Devenir médecin en République démocratique du Congo, par Benjamin Rubbers, L'Harmattan, 2004, 144 pp. Son auteur vient de terminer une thèse de doctorat sur le monde social des entrepreneurs étrangers au Katanga. (8)Mémoires de Lubumbashi : Images, objets, paroles, édité par Violaine Sizaire, L'Harmattan, 2001, 182 pp. Femmes-mode-musique, édité par V. Sizaire, L'Harmattan, 2003, 302 pp. (9)Expériences de recherche en RDC. Méthodes et contextes, édité par T. Trefon et P. Petit, Civilisations, 54, 2006, 290 pp.

 
  ESPRIT LIBRE > AVRIL 2006 [ n°39 ]
Université libre de Bruxelles