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[à l'université]
 
 
 
1846-1878 : une Belgique libérale et bourgeoise

La période s'ouvre sur les événements marquants du " printemps des peuples ", la tourmente révolutionnaire qui secoue toute l'Europe en 1848. Résistant victorieusement à la contagion, la Belgique reste calme, réaffirme sa fidélité à la Constitution et à la monarchie, et acquiert, par là, un crédit international incontesté jusqu'en 1914.

Lutte des partis

Au plan intérieur, le gouvernement libéral de Rogier réussit à maintenir l'ordre ; trois réformes bien senties (l'abaissement du cens électoral au minimum constitutionnel, l'incompatibilité entre un mandat parlementaire et une fonction rémunérée par l'État, la suppression du droit de timbre sur la presse) lui permettent d'écarter toute contestation et de museler le courant démocratique. Dans le même temps, les libéraux, qui ont rompu avec le régime consensuel de l'unionisme, engagent le pays dans un système de parlementarisme pur, dominé par la lutte des partis. La formation des deux partis politiques traditionnels - le parti libéral en 1846, le parti catholique dans les années 1860 - inaugure une ère de grandes passions politiques, au gré des questions qui divisent violemment la société belge : l'indépendance réelle du pouvoir civil, l'établissement d'un enseignement officiel sans contrôle du clergé, la gestion des fondations charitables et des bourses d'études, la question des cimetières, l'extension du suffrage, la démocratisation des institutions... Les libéraux, entraînés par Rogier puis par Frère-Orban, ont le vent en poupe ; dominant pratiquement toute la période, hormis quelques intermèdes, ils mettent systématiquement en oeuvre leur programme de laïcisation de l'État.

Mais à côté de cette lutte clérico-libérale, qui constitue le fil rouge traditionnel du discours historique, les divisions internes font rage au coeur même de chaque parti. Le radicalisme sape de l'intérieur le libéralisme ; le parti catholique est en butte aux extravagances de l'ultramontanisme, qui réclame rien moins que le retour à une société chrétienne sous l'autorité de l'Église. Les luttes politiques, dont les enjeux s'avèrent bien plus complexes qu'il n'y paraît, traduisent des rapports de force nuancés, parfois contradictoires, qui suivent rarement une stricte division entre gauche et droite.

Une cohésion maintenue

Par ailleurs, si le partage entre libéraux et catholiques débouche bel et bien sur les " deux sociétés parallèles " - magistralement décrites par Henri Pirenne - qui s'affronteront avec démesure au cours de la guerre scolaire (1879), ces divisions, si violentes soient-elles, n'ont pas ébranlé la société. Car elles sont contrebalancées par d'autres déterminants, tels que les intérêts économiques ou les impératifs sociaux et culturels. Alors que tout, y compris l'évolution scientifique, devient objet de controverses au cours de cette période, la société belge ne s'est pourtant jamais rompue. Elle reste soudée par le haut, par ses classes aisées qui en constituent, politiquement et économiquement, l'épine dorsale jusqu'en 1894. Censitaires et bourgeoises, les classes dominantes assurent la cohésion sociologique de l'État, en partageant le même respect des institutions, les mêmes valeurs familiales, la même langue, une sociabilité élitiste comparable.

Trois questions

En revanche, cette Belgique bourgeoise est progressivement remise en cause par de nouvelles questions à l'égard desquelles elle témoigne de prime abord d'une cécité déconcertante. Les militants flamands, qui manifestent depuis le début de l'indépendance, entrent au Parlement dans les années 1860 et parviennent à faire voter les premières lois linguistiques, remettant ainsi en cause l'unilinguisme du pays (1873). La contestation sociale et les mouvements de grève, progressivement canalisés et structurés par un mouvement ouvrier qui mise sur l'organisation systématique (mutuelles, coopératives, syndicats), préludent à la création du troisième parti, le POB (1885). La question féminine, posée par les loges maçonniques dès 1852 au détour de la question scolaire, amorce un mouvement d'émancipation qui ira en grossissant au point de bouleverser la distribution des rôles sexués imposés par la bourgeoisie. Ces trois grandes questions - la question flamande, sociale, féminine - prennent naissance au cours de ces années marquées traditionnellement par la division clérico-libérale, un moment occultées par la vigueur du conflit politique, elles n'en alimenteront pas moins les combats de la fin du XIXe et du XXe siècle.

Éliane Gubin
Professeure d'Histoire à l'ULB

Deuxième tome de la Nouvelle Histoire politique de la Belgique contemporaine, " La Belgique libérale et bourgeoise " couvre les années 1846-1878. Il fait suite à " La construction d'une nation (1830-1846) ", de la plume d'Els Witte, professeure à la VUB. Sept autres volumes devraient suivre, qui retracent l'Histoire de notre pays, avec un regard neuf, en cette année de commémoration des 175 ans de la Belgique indépendante.



Le livre
" La Belgique libérale et bourgeoise ", ouvrage rédigé par Éliane Gubin et Jean-Pierre Nandrin, avec la collaboration de Pierre Van den Dungen pour le volet artistique et culturel. Il est publié en français chez Complexe et en traduction néerlandaise chez Lannoo.

 
  ESPRIT LIBRE > SEPTEMBRE 2005 [ n°33 ]
Université libre de Bruxelles