[page précédente]    [sommaire]    [page suivante]  
esprit libre

[à l'université]
 
 
 
Séminaire Prigogine : la réalité dans le miroir des sciences

Esprit Libre : Le séminaire Prigogine a été lancé en 1997. Quels en étaient les initiateurs et quel était l'objectif premier lorsqu'il a été créé ?
Isabelle Stengers : Ce séminaire a été initié par Jean-Louis Vanherweghem pour célébrer un double anniversaire : celui des 20 ans du Prix Nobel attribué au professeur Ilya Prigogine (qui était désormais à la retraite mais toujours très actif aux Instituts Solvay qu'il dirigeait) et de ses 80 ans, puisqu'il est né en 1917. Au départ bisannuel et prioritairement tourné vers la communauté universitaire, le séminaire devait promouvoir une culture scientifique active et interdisciplinaire, en hommage aux ambitions qui ont toujours été celles du travail de Prigogine.

Esprit Libre : Le séminaire reprend cette année. Vous avez, avec Nathalie Zaccaï-Reyners, la responsabilité scientifique de ses prochaines éditions. Quel est le public visé ?
Pierre Marage : Il existe parmi les scientifiques de tous horizons un désir de se rencontrer. Notamment parmi les plus jeunes, parmi les doctorants, ou les étudiants de fin de licence. Ce séminaire s'adresse tout particulièrement à eux, sans oublier les futurs enseignants...
Isabelle Stengers : ...C'est presque vital pour ce dernier public : introduire à une discipline sans avoir une idée un peu construite sur comment sa propre discipline se situe par rapport aux autres peut avoir comme conséquences de ne pas intéresser les élèves ou de mal les intéresser à l'objet qu'ils sont censés découvrir.
Pierre Marage : Ces séminaires concernent par ailleurs autant les sciences naturelles et les mathématiques que les sciences humaines...
Isabelle Stengers : Symboliquement, ils auront donc lieu successivement à la Plaine et au Solbosch.

Esprit Libre : La première série de séminaires aura pour thème commun " Science et réalité "...
Pierre Marage : Cette question de la réalité pose la question des légitimités. Chacun, dans notre " bulle ", dans notre spécificité, nous avons à traiter d'une réalité. Elle n'est pas forcément la même pour chacun...

Esprit Libre : Ce qui est " évident " pour une science, ne l'est pas forcément pour une autre... Quel sera l'enjeu du séminaire par rapport à ce paradoxe apparent ?
Isabelle Stengers : Il s'agit vraiment de faire apparaître la singularité du " mode de prise sur la réalité " de chaque discipline. Il s'agit donc d'entrer dans un " pluriel actif ".
Pierre Marage : Nous avons invité des conférenciers qui introduiront la vision de leur réalité, d'un point de vue théorique mais aussi pratique. Car les réalités sont aussi ancrées dans les pratiques. Il est important d'en débattre avec des doctorants et probablement encore plus avec des futurs enseignants. Car je pense qu'il faut rompre avec un certain enseignement autoritaire de la science qui s'impose d'elle-même...

Esprit Libre : C'est vous, madame Stengers, qui avez l'honneur de démarrer la série de séminaires, et vous posez la question : à qui appartient la question de la réalité ? Est-ce à dire que certains voudraient se l'approprier ?
Isabelle Stengers : Certains scientifiques pensent que la réalité est essentiellement leur affaire ; que le reste relève de la fiction, de valeurs humaines, subjectives, etc.
Pierre Marage : ...Il y a dans l'Histoire de la science une tradition forte selon laquelle la physique donne un accès direct à la réalité et qu'elle doit servir de modèle à la biologie, à certaines sciences sociales, à l'économie... Or, rappelons que les objets des sciences sont construits par des contextes différents, et traduisent des réalités différentes. Notre objectif est de mettre en évidence les caractéristiques de chaque domaine sur la réalité ; l'idée de hiérarchie n'a aujourd'hui plus de sens.

Alain Dauchot


Dévoiler le regard spécifique des sciences sur la réalité qui est nôtre : tel est l'un des objectifs du séminaire Prigogine " Penser la science ", qui reprend cette année. Un séminaire qui, selon Isabelle Stengers et Pierre Marage, coordinateurs du projet avec Nathalie Zaccaï-Reyners, doit aussi et surtout permettre ce rapprochement des genres qui manque parfois à la communauté scientifique.



Thématiques

Outre des chercheurs de l'ULB, le séminaire accueillera des spécialistes étrangers :

* Jean Dhombres, mathématicien, qui travaille à l'EHESS notamment sur les questions d'épistémologie.
* Bernadette Bensaude-Vincent, historienne des sciences (et en particulier de la chimie) qui s'est récemment passionnée pour les nanotechtnologies.
* Vincianne Despret, spécialiste de l'éthologie, qui fera état des pratiques de recherche centrées sur la question de ce dont un animal est capable et peut devenir.
* José Gotovitch, historien contemporain, qui posera notamment la question du récit.
* Axel Cleeremans, psychologue, qui s'intéresse aux nouvelles sciences du cerveau et de la cognition.
* Thierry Melchior, psychologue, qui pratique l'hypnose, une technique à vocation thérapeutique qui peut modifier une réalité.

Les conférences auront lieu environ toutes les trois semaines. Un colloque scientifique, en partenariat avec les Instituts Solvay, devrait clôturer les deux premières années du séminaire, en alternance avec les Conseils de physique et de chimie Solvay.

Premier séminaire : " À qui appartient la réalité ? ", Isabelle Stengers, le jeudi 20 octobre à 16h, salle H. Janne, Institut de sociologie, 15e étage.

Plus d'infos ? http ://ulb.ac.be/penser-la-science

 
  ESPRIT LIBRE > OCTOBRE 2005 [ n°34 ]
Université libre de Bruxelles